1694. L'invasion anglo-hollandaise stoppée à Camaret

Le 16 juin 1694, un débarquement anglo-hollandais échoue dans l'anse de Camaret. Episode célèbre de la Ligue d'Augsbourg, conflit qui oppose Louis XVI à la coalition européenne, cette bataille fut remportée par la France grâce à un ingénieux système de défense imaginé par Vauban. Sur le sillon du port camarétois, la tour qui porte le nom de son concepteur joua un rôle décisif dans l'issue du combat. Cette glorieuse victoire valut à Camaret de recevoir le titre de "Gardienne du littoral armoricain ".
 
   
 
 
 
 

 
 

 

L'histoire de la tour Vauban

Coalition de puissances européennes, la Ligue d'Augsbourg est menée depuis 1688 par Guillaume III, prince néerlandais qui vient d'accéder au trône d'Angleterre. Ce défenseur du protestantisme anime alors la résistance de l'Europe face aux tentatives d'hégémonie de Louis XIV. Opposé au "Roi Soleil" qui a révoqué l'Edit de Nantes quatre ans auparavant, le monarque britannique cherche également à défendre les intérêts commerciaux de son royaume et de la Hollande.
 
 
 
 
 

 

 


Une victoire maritime pour mettre fin au conflit
Outre de violents affrontements terrestres, ce conflit comprend également des combats sur les mers. Concentrée à Brest, la flotte française affronte à maintes reprises les escadres anglaises et hollandaises, ainsi lors des batailles de Bévéziers, La Hague, La Hougue, le Cap Saint-Vincent...
Ces joutes navales sont certes l'occasion de victoires pour l'un et l'autre des belligérants mais aucun n'en sort véritablement renforcé. Le conflit tend en fait à s'enliser, et c'est pour pouvoir y mettre un terme que Guillaume III met sur pied l'expédition de juin 1694. Dans son ouvrage, Gustave Toudouze décrit la volonté des états-majors anglais et hollandais de tenter de terminer cette guerre "par un coup de tonnerre, en s'emparant de cette Bretagne, cap avancé de la France, souvent convoité par tant d'adversaires et dont l'occupation eût amené l'écrasement de la France étranglée à sa porte de l'Atlantique".
L'opération sera un échec cuisant.
Informé presque dans les moindres détails du projet de débarquement qui le menace, l'état-major français ripostera par une défense sans faille.
 


 
   
   
     
   
   
 

L'état-major français savait
Cette expédition à la pointe du Finistère sera étudiée durant près de cinq ans avant son exécution. Durant cette même période, les services secrets du royaume de France collectent de nombreux renseignements sur les projets des coalisés. L'activité des services d'espionnage permet donc à la cour de Versailles de prendre ses dispositions. Commissaire général des fortifications depuis 1678, Sébastien Le Prestre de Vauban reçoit alors les titres de lieutenant général de l'Armée et de la Marine. Ses nouvelles prérogatives lui confèrent une autorité particulière sur la Bretagne qu'il convient à présent de protéger coûte que coûte.
 


La "tour dorée de Vauban"
Depuis plusieurs années déjà Vauban a réalisé une ceinture de fortifications autour du royaume. Sa mission consiste à présent en un renforcement de la défense bretonne et notamment celle de la presqu'île de Crozon où il a déjà eu l'occasion de se rendre.
Le goulet de Brest était déjà équipé de batteries, il fait porter l'artillerie de 265 à 468 canons et de 7 à 36 mortiers. Emprunter cet étroit passage représenterait un risque trop important pour l'envahisseur, le lieutenant général le sait, il se consacre alors à la défense de la grève de Trez Rouz qui permet d'accéder à la presqu'île de Roscanvel.
Outre l'édification d'une série de batteries, il entreprend en 1689 la construction d'un ouvrage architectural unique en son genre sur le sillon de Camaret : une tour polygonale dont il a réalisé les croquis en 1685. Nommée "la tour dorée" par son créateur, l'ouvrage équipé de 11 pièces d'artillerie est aménagé pour croiser ses feux avec ceux de la pointe du Gouin. Son rez-de-chaussée voûté à l'épreuve de la bombe est surmonté par deux étages à meurtrières. L'ensemble, complété par un four à boulets rouges sera malmené par la canonnade en 1691.
Informés de la construction de ce nouvel outil de défense, les anglo-hollandais tentent vainement de le détruire, mais la tour encore en chantier résiste à ce premier assaut.
Alors que s'ouvre le printemps de l'année 1694, des nouvelles alarmantes circulent à Versailles sur le projet de la coalition. L'inquiétude est d'autant plus grande qu'une partie de la flotte vient de quitter Brest pour la Méditerranée. Dans ce climat de peur royale, Vauban conserve son sang froid et supervise l'achèvement des lignes de défense sur la côte finistérienne. L'attente prend fin le 16 juin lorsque tonne le canon d'alarme de Ouessant.
 

Trois points d'attaque possibles
Au matin du 17 juin l'expédition commandée par Lord Berkeley s'étale sur la mer d'Iroise entre Bertheaume et la pointe du Toulinguet. Vaisseaux, frégates, brûlots, galiotes, la flottille de la Ligue réunit quelque 150 bâtiments à bord desquels sont embarqués des milliers d'hommes. Une armada "menaçant à la fois le Trez-Hir, le goulet de Brest et Camaret-Quélern, trois points possibles d'attaque... Une flotte capable d'emporter de vive force le Finistère entier" écrit Gustave Toudouze.
Les premiers échanges de boulets ont lieu aussitôt mais les navires ennemis sont hors de portée des projectiles français. Traduit par M. Dizerbo, le journal de bord du marquis de Caermarthen relate dans les moindres détails l'approche de la flotte des coalisés et le plan de bataille organisé dans la nuit au cours duquel il fut décidé que six frégates et deux vaisseaux seraient envoyés en première ligne avec notamment pour objectif d'abattre la tour Vauban. Au matin du 18 juin un épais brouillard retarde l'expédition anglo-hollandaise tandis qu'à terre soldats et garde-côtes attendent de pied-ferme. Il faut attendre la fin de la matinée pour que la bataille proprement dite démarre. Elle est très rapide et d'une grande violence.
 

Victoire française immédiate
Mené par le lieutenant Talmash, l'assaut se déroule en deux points. Tandis que les frégates prennent pour cible la forteresse de Vauban, plusieurs centaines de chaloupes chargées à plein se dirigent vers la grève de Trez Rouz. La réplique française est immédiate, les pièces d'artillerie de la tour ouvrent un feu d'enfer sur les navires de la coalition. Sur la plage, les assaillants essuient les tirs d'une batterie à mitraille avant d'être chargés par l'infanterie de marine et les miliciens. Elles comptaient sur une attaque surprise qui leur assurerait la victoire, les troupes de la coalition en sont pour leurs frais. Le repli s'impose rapidement alors que 800 hommes ont déjà péri sur la grève. Plusieurs grands navires ont coulé, des dizaines de chaloupes sont abandonnées sur le sable, leurs occupants faits prisonniers. Pour éviter d'être réduite à néant, la flotte de Berkeley doit fuir. En quelques heures, le projet si minutieusement élaboré par l'état-major de la Ligue d'Augsbourg s'est transformé en une cinglante défaite.


Gardienne du littoral armoricain

La victoire vaut à Vauban d'être chaleureusement acclamé par les Camarétois qui ont également pris part à la bataille et repoussé l'envahisseur à coups de faux, de fourche ou de bâton. Louis XIV adressera également ses félicitations à celui qui a permis de sauver le royaume moyennant des pertes humaines très limitées (une quarantaine de tués). Le roi n'oublia pas non plus le rôle joué par la population locale et fait frapper par la Monnaie deux médailles symbolisant la victoire. Ces trophées représentant le roi et une Minerve armée et casquée portent la mention latine Custos orae Aremoricae Anglis et Batavis caesis et fugatis 1694 (Gardienne du littoral de l'Armorique, les Anglais et les Hollandais abattus et mis en fuite, 1694). En plus de ce titre glorieux, les habitants du petit port breton bénéficièrent d'une faveur royale exceptionnelle : l'exemption du paiement des fouages (impôt perçu sur chaque feu). Officialisé par la décision des Etats de Bretagne du 23 décembre 1697, ce privilège par la suite sera âprement défendu par les Camarétois.
Ainsi en 1720, lorsque l'intendant de Bretagne envisage de réclamer un arriéré d'imposition portant sur une dizaine d'années, la réaction locale ne se fait pas attendre, le conseil de paroisse brandissant ce texte de 1697 qui sur décision royale, exemptait la commune.